dimanche 3 juin 2012

Quand le « modèle québécois » s’effrite, la rue se fait entendre…


Il y a au Québec un modèle de développement socio-économique particulier. En bon vieux langage marxiste, on traduirait «modèle québécois» par «formation économique et sociale». Hérité de la période de la Révolution tranquille, ce modèle fait appel à une implication très importante de l’État québécois dans les affaires économiques et sociales. Plus précisément, le modèle québécois s’est historiquement construit autour de la concertation entre les différents acteurs sociaux et l’État québécois : d’abord les acteurs patronaux et syndicaux, puis, plus tard, les groupes communautaires et les écologistes… 





Ce modèle n’a jamais été statique – évidemment. Très schématiquement, il a connu trois phases de développement :
1.      Les années 1960 -70 : l’État-entrepreneur.
Dans les années 1960, on assiste à une modernisation accélérée de la société québécoise. Au cœur de cette modernisation : l’intervention de l’État du Québec. L’État-providence québécois s’articule autour de nouveaux ministères (Ministère de l’éducation, Ministère des affaires sociales…), et de nouvelles sociétés d’État (Hydro-Québec, Soquem, Soquia, Soquip, Caisse de dépôts et placements, Société générale de financement, Sidbec…)
2.      Les années 1980 – 90 : l’État-partenaire
Les années 1980 s’ouvrent sur une crise économique profonde. Le chômage au Québec monte à près de 20%. L’État reprend le bâton du pèlerin et refait de grands sommets de concertation. Puis, prétextant la crise des finances publiques, l’État cherche à changer de rôle. Il devient plus un partenaire qui accompagne les acteurs économiques (patrons-syndicats, associations communautaires…) qu’un entrepreneur. Plusieurs sociétés d’État sont privatisées. Certaines déréglementations sont entreprises. Les Accords de libre-échange sont signés.
3.      Les années 2000 : l’État essoufflé tenté par le néo-libéralisme.
Avec l’élection du gouvernement Charest en 2003, on assiste à plusieurs tentatives de refonte de l’État. Sous le prétexte de l’alourdissement des déficits et de la dette publique, on nous a servi la réingénierie de l’État, on a maltraité les employés de l’État entrainant par le fait même une perte d’expertise dans les ministères, on a fait appel à la sous-traitance des services publics (notamment au Ministère des transports du Québec avec les résultats qu’on connaît!), on a exploré les partenariats public-privé (PPP) dont celui du CHUM, on a  permis, de façon bien hypocrite d’ailleurs, la privatisation en douce d’une partie du système de santé, on a introduit la tarification basée sur le principe de l’utilisateur-payeur, etc…
Jean Charest et Paul Desmarais jr.
À partir des années 2000, l’État a cessé  toute concertation,  préférant gérer les affaires avec des entrepreneurs-amis  et des corporations «intéressées» sans trop se préoccuper de consulter les autres corps intermédiaires. Les nombreux exemples de connivence entre le gouvernement et les amis-affairistes démontrent bien cette situation. Pour en nommer quelques-uns :





ü  Des ex-ministres ou des ex-apparatchiks des partis politiques qui se retrouvent dans des emplois prestigieux de consultants ou de lobbyistes;
ü  Les accointances entre les hommes politiques et le monde des affaires lors de rencontres privées;
ü   Le financement «occultes» des partis politiques…
ü  Tout cela créant un climat très glauque de corruption.
Sous le gouvernement Charest,
les manifestations ont été nombreuses.
Procédant ainsi, le gouvernement Charest a semé la grogne dans une grande partie de la population de sorte que la contestation a pris beaucoup d’ampleur : groupes de citoyens, mouvement écologiste, syndicats, groupes communautaires, mouvement étudiant,… Bref, ces dernières années au Québec, on a senti un manque flagrant d’écoute de la part du gouvernement, un manque d’écoute qui a conduit directement à la contestation. La rue s’est fait beaucoup entendre! Les exemples sont nombreux depuis que le gouvernement Charest est au pouvoir :
ü  La lutte contre la centrale du Suroît;
ü  la privatisation du Parc du Mont-Orford;
ü  La lutte contre les terminaux méthaniers de Cacouna et de Lévis (Rabaska);
ü  La lutte contre le développement du nouveau casino de Montréal dans le quartier de Pointe Saint-Charles;
ü  La lutte contre le développement sauvage des gaz de schiste;
ü  Le mécontentement grandissant contre le développement du  Plan nord;
ü  La révolte contre la hausse des droits de scolarité.


«We are the 99%!», le super slogan
du mouvement «Occupy»
Sous les prétextes du développement économique et du contrôle de la dette publique, le gouvernement s’est coupé d’une grande partie de la société civile de plus en plus mécontente (99%). Voilà pourquoi la rue s’est fait entendre si souvent.




Voilà pourquoi il est grand temps que l’État redéfinisse les rapports sociaux entre le 1% des possédants et les 99 autres. Nous sommes prêts pour une quatrième phase dans le développement du modèle québécois de régulation, celle de l’État-gestionnaire de la richesse collective, gardien du bien commun. Le jeu de la démocratie nous permet de croire que c’est possible. Pour l’instant, cependant, il n’y a aucun véhicule politique susceptible de canaliser la grogne populaire. À quand un New Deal? Faudra-t-il attendre que tout s'écroule en Europe et aux États-Unis avant d'agir?
Michel Huot,sociologie, CBA

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